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§1 Prosper Mérimée (1803 – 1870)

Fils d'un secrétaire des Beaux-Arts, Prosper Mérimée devient inspecteur des monuments historiques en 1834. Cette fonction, qu'il occupe jusqu'en 1860, le conduit en tournées d'inspection à travers la France et dans toute l'Europe méditerranéenne. Sa curiosité à l'égard de ces pays, alliée à son intérêt pour l'archéologie, lui inspire le sujet de bon nombre de ses œuvres. Suivant la mode romantique il écrit un roman historique Chronique du règne de Charles IX (1829). Il commence aussi à publier les nouvelles qui vont constituer la partie la plus originale de son œuvre et qu'il réunit dans un recueil intitulé Mosaïque. Dans ce premier recueil de nouvelles les sujets traités sont variés, tantôt exotiques (Tamango, Mateo Falconé), tantôt mondains (Le Parti de tric-trac), tantôt historiques (L'enlèvement de la redoute). Il donne aussi des traductions des principaux écrivains russes Pouchkine, Gogol, Tourguéniev. A l’issue d’un voyage en Corse P. Mérimée publie la nouvelle Colomba. Ses deux meilleures nouvelles (Colomba, Carmen) ont été considérées comme les chefs d’œuvre incontestables.

Colomba est une parfaite illustration de la vendetta corse, guerre privée de vengeance entre familles qui se ''faisaient elles-mêmes justice'', et dans le cadre de laquelle la famille dont un membre avait été offensé se devait d'exercer sa vengeance contre la famille de l'offenseur. Dans cette nouvelle de Mérimée, une jeune fille, nommée Colomba, est prête à tout pour venger l'honneur de sa famille, bafoué par la mort de son père.

Elle a un frère, Orso della Rebbia, qui, selon les idées de la Corse, doit venger son père. Lorsque Orso si longtemps attendu revient enfin au pays, Colomba découvre que son séjour sur le continent lui a fait concevoir de l’honneur et de la justice. Il déteste la vendetta. Il est revenu à son pays en compagnie du colonnel Sir Thomas Nevil et de sa fille Miss Lydia qu'il aime profondément. Colomba pousse alors avec un mélange d’amour fraternel et d’ardeur de vengeance son frère à un meurtre expiatoire, qu’elle aurait accompli elle-même si elle n’eût cru que l’exécution de la vengeance appartenait à son frère comme chef de la famille.

Pour aviver sa colère et sa haine contre ses ennemis, elle le mène à la place où son père a été tué puis, de retour à la maison, elle lui montre la chemise couverte de larges taches de sang de leur père et la lui jette sur ses genoux, avant de poser dessus les deux balles qui l’ont frappé. Excité par sa sœur et par l’opinion de ses compatriotes, Orso n’en continue pas moins de répugner à la vendetta lorsqu’il est attaqué dans la montagne par les deux fils de la famille ennemie. En état de légitime défense, Orso les tue et accomplit la vengeance de Colomba. Forcé, dans les premiers moments, de se cacher dans les maquis impénétrables qui servent de retraite aux bandits corses, une ordonnance de non-lieu sera rendue en sa faveur lorsque l’examen des cadavres et la déposition du colonel démontreront qu’il était seul au moment du combat et qu’il n’a fait que riposter à ses attaquants.

Cette affaire enfin terminée, Orso quitte le village pour rejoindre Miss Lydia, sa bien aimée, et se marier avec elle.

La rencontre

Le lendemain, un peu avant le retour des chasseurs, miss Nevil, revenant d'une promenade au bord de la mer, regagnait l'auberge avec sa femme de chambre, lorsqu'elle remarqua une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de petite taille, mais vigoureux, qui entrait dans la ville. Elle était suivie d'une espèce de paysan, à cheval aussi, en veste de drap brun trouée aux coudes, une gourde en bandoulière, un pistolet pendant à la ceinture; à la main, un fusil, dont la crosse reposait dans une poche de cuir attachée à l'arçon de la selle; bref, en costume complet de brigand de mélodrame ou de bourgeois corse en voyage. La beauté remarquable de la femme attira d'abord l'attention de miss Nevil. Elle paraissait avoir une vingtaine d'années. Elle était grande, blanche, les yeux bleu foncé, la bouche rose, les dents comme de l'émail. Dans son expression on lisait à la fois l'orgueil, l'inquiétude et la tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro, que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la tête. Son costume était propre, mais de la plus grande simplicité.

Miss Nevil eut tout le temps de la considérer, car la dame au mezzaro s'était arrêtée dans la rue à questionner quelqu'un avec beaucoup d'intérêt, comme il semblait à l'expression de ses yeux; puis, sur la réponse qui lui fut faite, elle donna un coup de houssine à sa monture, et, prenant le grand trot, ne s'arrêta qu'à la porte de l'hôtel où logeaient sir Thomas Nevil et Orso. Là, après avoir échangé quelques mots avec l'hôte, la jeune femme sauta lestement à bas de son cheval et s'assit sur un banc de pierre à côté de la porte d'entrée, tandis que son écuyer conduisait les chevaux à l'écurie. Miss Lydia passa avec son costume parisien devant l'étrangère sans qu'elle levât les yeux. Un quart d'heure après, ouvrant sa fenêtre, elle vit encore la dame au mezzaro assise à la même place et dans la même attitude. Bientôt parurent le colonel et Orso, revenant de la chasse. Alors l'hôte dit quelques mots à la demoiselle en deuil et lui désigna du doigt le jeune della Rebbia. Celle-ci rougit, se leva avec vivacité, fit quelques pas en avant, puis s'arrêta immobile et comme interdite. Orso était tout près d'elle, la considérant avec curiosité.

– Vous êtes, dit-elle d'une voix émue, Orso Antonio della Rebbia? Moi, je suis Colomba.

– Colomba! s'écria Orso.

Et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa tendrement, ce qui étonna un peu le colonel et sa fille, car en Angleterre on ne s'embrasse pas dans la rue.

– Mon frère, dit Colomba, vous me pardonnerez si je suis venue sans votre ordre; mais j'ai appris par nos amis que vous étiez arrivé, et c'était pour moi une si grande consolation de vous voir...

Orso l'embrassa encore: puis, se tournant vers le colonel:

– C'est ma sœur, dit-il, que je n'aurais jamais reconnue si elle ne s'était nommée. – Colomba, le colonel sir Thomas Nevil... Colonel, vous voudrez bien m'excuser, mais je ne pourrai avoir l'honneur de dîner avec vous aujourd'hui... Ma sœur...

– Eh! où diable voulez-vous dîner, mon cher? s'écria le colonel; vous savez bien qu'il n'y a qu'un dîner dans cette maudite auberge, et il est pour nous. Mademoiselle fera grand plaisir à ma fille de se joindre à nous.

Colomba regarda son frère, qui ne se fit pas trop prier, et tous ensemble entrèrent dans la plus grande pièce de l'auberge, qui servait au colonel de salon et de salle à manger. Mademoiselle della Rebbia, présentée à miss Nevil, lui fit une profonde révérence, mais ne dit pas une parole. On voyait qu'elle était très effarouchée et que, pour la première fois de sa vie peut-être, elle se trouvait en présence d'étrangers, gens du monde. Cependant dans ses manières il n'y avait rien qui sentît la province. Chez elle l'étrangeté sauvait la gaucherie. Elle plut à miss Nevil par cela même; et comme il n'y avait pas de chambre disponible dans l'hôtel que le colonel et sa suite avaient envahi, miss Lydia poussa la condescendance ou la curiosité jusqu'à offrir à mademoiselle della Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa propre chambre.

Colomba balbutia quelques mots de remerciement et s'empressa de suivre la femme de chambre de miss Nevil pour faire à sa toilette les petits arrangements que rend nécessaires un voyage à cheval par la poussière et le soleil.

En rentrant dans le salon, elle s'arrêta devant les fusils du colonel, que les chasseurs venaient de déposer dans un coin.

– Les belles armes! dit-elle; sont-elles à vous?

– Non, ce sont des fusils anglais au colonel. Ils sont aussi bons qu'ils sont beaux.

– Je voudrais bien, dit Colomba, que vous en eussiez un semblable.

– Il y en a certainement un dans ces trois-là qui appartient à della Rebbia, s'écria le colonel. Il s'en sert trop bien. Aujourd'hui quatorze coups de fusil, quatorze pièces!

Lorsque le dîner parut Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui avait fait quelque résistance pour se mettre à table, et qui n'avait cédé que sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger.

– Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif.

Et elle se promit de faire plus d'une observation intéressante sur ce jeune représentant des vieilles mœurs de la Corse. Pour Orso, il était évidemment un peu mal à son aise, par la crainte sans doute que sa soeur ne dît ou ne fît quelque chose qui sentît trop son village. Mais Colomba l'observait sans cesse et réglait tous ses mouvements sur ceux de son frère. Quelquefois elle le considérait fixement avec une étrange expression de tristesse; et alors, si les yeux d'Orso rencontraient les siens, il était le premier à détourner ses regards, comme s'il eût voulu se soustraire à une question que sa sœur lui adressait mentalement et qu'il comprenait trop bien. On parlait français, car le colonel s'exprimait fort mal en italien. Colomba entendait le français, et prononçait même assez bien le peu de mots qu'elle était forcée d'échanger avec ses hôtes.

Après le dîner, le colonel, qui avait remarqué l'espèce de contrainte qui régnait entre le frère et la sœur, demanda avec sa franchise ordinaire à Orso s'il ne désirait point causer seul avec mademoiselle Colomba, offrant dans ce cas de passer avec sa fille dans la pièce voisine. Mais Orso se hâta de le remercier et de dire qu'ils auraient bien le temps de causer à Pietranera. C'était le nom du village où il devait faire sa résidence.

Le colonel prit donc sa place accoutumée sur le sofa, et miss Nevil, après avoir essayé plusieurs sujets de conversation, désespérant de faire parler la belle Colomba, pria Orso de lui lire un chant du Dante: c'était son poète favori. Orso choisit le chant de l'Enfer où se trouve l'épisode de Francesca da Rimini, et se mit à lire, accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui expriment si bien le danger de lire à deux un livre d'amour. A mesure qu'il lisait, Colomba se rapprochait de la table, relevait la tête, qu'elle avait tenue baissée; ses prunelles dilatées brillaient d'un feu extraordinaire: elle rougissait et pâlissait tour à tour, elle s'agitait convulsivement sur sa chaise. Admirable organisation italienne, qui, pour comprendre la poésie, n'a pas besoin qu'un pédant lui en démontre les beautés!

Quand la lecture fut terminée:

– Que cela est beau! s'écria-t-elle. Qui a fait cela, mon frère?

Orso fut un peu déconcerté, et miss Lydia répondit en souriant que c'était un poète florentin mort depuis plusieurs siècles.

– Je te ferai lire le Dante, dit Orso, quand nous serons à Pietranera.

– Mon Dieu, que cela est beau! répétait Colomba: et elle dit trois ou quatre tercets qu'elle avait retenus, d'abord à voix basse, puis, s'animant, elle les déclama tout haut avec plus d'expression que son frère n'en avait mis à les lire.

Miss Lydia très étonnée:

– Vous paraissez aimer beaucoup la poésie, dit-elle. Que je vous envie le bonheur que vous aurez à lire le Dante comme un livre nouveau.

– Vous voyez, miss Nevil, disait Orso, quel pouvoir ont les vers du Dante, pour émouvoir ainsi une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater... Mais je me trompe; je me rappelle que Colomba est du métier. Tout enfant, elle s'escrimait à faire des vers, et mon père m'écrivait qu'elle était la plus grande voceratrice de Pietranera et de deux lieues à la ronde.

L'heure de dormir étant arrivée, les deux jeunes filles se retirèrent dans leur chambre. Là, tandis que miss Lydia détachait collier, boucles, bracelets, elle observa sa compagne qui retirait de sa robe quelque chose de long comme un busc, mais de forme bien différente pourtant. Colomba mit cela avec soin et presque furtivement sous son mezzaro déposé sur une table; puis elle s'agenouilla et fit dévotement sa prière. Deux minutes après, elle était dans son lit. Très curieuse de son naturel et lente comme une Anglaise à se déshabiller, miss Lydia s'approcha de la table et, feignant de chercher une épingle, souleva le mezzaro et aperçut un stylet assez long, curieusement monté en nacre et en argent; le travail en était remarquable, et c'était une arme ancienne et de grand prix pour un amateur.

– Est-ce l'usage ici, dit miss Nevil en souriant, que les demoiselles portent ce petit instrument dans leur corset?

– Il le faut bien, répondit Colomba en soupirant. Il y a tant de méchantes gens!

– Et auriez-vous vraiment le courage d'en donner un coup comme cela?

Et miss Nevil, le stylet à la main, faisait le geste de frapper, comme on frappe au théâtre, de haut en bas.

– Oui, si cela était nécessaire, dit Colomba de sa voix douce et musicale, pour me défendre ou défendre mes amis... Mais ce n'est pas comme cela qu'il faut le tenir; vous pourriez vous blesser, si la personne que vous voulez frapper se retirait. Et se levant sur son séant: Tenez, c'est ainsi, en remontant le coup. Comme cela il est mortel, dit-on. Heureux les gens qui n'ont pas besoin de telles armes!

Elle soupira, abandonna sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux. On n'aurait pu voir une tête plus belle, plus noble, plus virginale. Phidias, pour sculpter sa Minerve, n'aurait pas désiré un autre modèle.

Prosper Mérimée «Colomba»

Etude du texte

(aspect conceptuel et linguistique du texte)

1. Quel est le thème essentiel de ce texte?

2. Commentez la composition du texte.

3. Quels procédés stylistiques sont employés par l'auteur pour faire ressortir le portrait physique et moral de l’héroïne principale de cet extrait.

4. Composez le portrait des personnages de cet extrait: Orso et Miss Nevil? Relisez la description de ces personnages et commentez-la.

5. Relevez les mots et les expressions qui font la couleur locale, qui montrent les mœurs et les coutumes du pays.

6. Relevez et analysez les champs lexicaux qui font apparaître l'idée dominante de ce fragment. Quelle place la désignation de l'arme occupe-t-elle dans ce récit? Commentez votre avis.

7. Quels styles sont employés par l'auteur dans ce fragment? Quel effet produisent-ils?

Retenez

Faites attention au régime du verbe v e n g e r :

venger, se venger – мстить

«Christophe l'obligeait à fixer son attention sur des exercices difficiles; aussi, pour se venger, elle s'ingéniait parfois à jouer le plus mal qu'elle pouvait».

venger (qch) (qn) – мстить за кого-либо, за ч-л.

«Voici la chemise de votre père, Orso. Voici le plomb qui l'a frappé. Orso, Mon frère, cria-elle, tu le vengeras!».

se venger de / sur (qn) de (qch) – отомситить кому-либо за ч-л.

«Nous devons nous venger d'un ennemi (d'une offense)». 

«Il avait le désir enragé de vivre, pour se venger de tout le mal, de toutes les injustices, pour punir les méchants».

«Ils ne pensaient qu'à se venger sur cet homme de leur triste sort».

! «Cela se venge» – за такое надо мстить.

Syn. faire payer à (qn) (qch) ; punir (qn) de / pour (qch).

«Les maquis ont payé au lâche de sa trahison»; «Les maquis ont puni le lâche de sa trahison».

Exercices

I. Remplacez les mots mis en italique par les synonymes relevés dans le texte:

1. Le soir on rentrait tard à son logis.

2. L'homme s'est levé et a dit fièrement: «Bah, cet animal est très robuste!» 

3. Elle a grimpé la montagne assez habilement.

4. Colomba a interrogé les gens avec beaucoup d'intérêt.

5. Chaque fois le jeune homme regardait attentivement le nouvel employé, on peut dire qu'il l'examinait.

6. La lettre a apporté du soulagement dans la famille.

7. Voulez-vous nous tenir compagnie? – demanda le commissaire.

8. On l'a vue très effrayée de l'arrivée des hommes inconnus.

9. Elle se hâta de saluer la consièrge.

10. Le père semblait ravi quand on lui demandait de parler de son enfance.

II. Dans les phrases relevées du texte remplacez les mots en italique par des synonymes. Spécifiez les nuances sémantiques et expressives des termes choisis par l'auteur:

1. Elle était suivie d'une espèce de paysan, à cheval aussi, en veste de drap brun trouée aux coudes, une gourde en bandoulière, un pistolet pendant à la ceinture; à la main, un fusil, dont la crosse reposait dans une poche de cuir attachée à l'arçon de la selle; bref, en costume complet de brigand de mélodrame ou de bourgeois corse en voyage.

Источник: https://studfile.net/preview/16456987/